Vaugirard
Je cherche toujours quelqu’un au bout du quai. Même quand personne n’est supposé m’attendre à l’arrivée du 19h59, je garde cet espoir un peu con d’une apparition miraculeuse et familière. Je saute du train corail bondé et honni avec l’espoir hésitant que mon « non c’est pas la peine, t’embête pas » ait été compris tel que je l’espérais : oui, viens me chercher. Viens parce que je n’aime pas ce trajet infini jusqu’au métro, ni la fièvre qui me prend sur le quai étouffant de la ligne 6, ni offrir en miroir aux étrangers la lassitude du dimanche soir que leurs yeux reflètent aussi.
Et puis ça pue.
Alors ça me plairait bien, oui, une main qui ramasserait les mèches collées à la moiteur dégueulasse de mon front et qui m’aiderait à porter mon sac dégoulinant d’attentions maternelles – brioche home-made et autres haricots verts du jardin : « quarante-cinq minutes de cuisson minimum ». A cela s’ajoutent les quelques centaines de grammes d’« Un Roman Russe », mais ceux-là ne me pèsent pas, ceux-là ont ouvert une porte et se tailleront bientôt une place de choix dans ma bibliothèque résolument V.O qui se la pète de toutes ses couleurs.
Je descends et donc il n’est pas là. Je garde dans le ventre et derrière mes lèvres pincées ma frustration post lecture de la nouvelle érotique d’Emmanuel Carrère insérée au coeur de ce roman douloureux – de cette douleur qui fait du bien, tu sais – , nouvelle publiée précédemment dans le Monde et décriée autant qu’estimée – moi quand les portes s’ouvrent je reprends un peu mon souffle, ça veut tout dire je crois.
Ouvrir la porte, ne pas tirer la gueule – il ne pouvait pas savoir que je l’attendais. Les mains posées sur ses épaules, je prendrai mon élan comme à saute-mouton en m’y reprenant à trois reprises pour atterrir enfin lourdement dans ses bras, en me marrant parce que j’aurai quatre ans. Il ne saura pas que je l’ai espéré là-bas malgré tout.
Maintenant il le sait ; cette note est une erreur tactique capitale. Je me dis qu’il viendra la prochaine fois quand peut-être il ne faudrait pas, quand peut-être ça comptera moins qu’à ce moment-là, à 19h58, quand je me suis arrachée péniblement de ces pages suintantes de cul, de haine, de violence et d’amour dont la lecture a imposé son visage et l’envie de lui qui va avec.
Ou alors il ne viendra pas, ni la prochaine fois ni celle d’après, jusqu’à ce que je recommence à l’espérer sans y croire. Il fait très bien ces choses-là.
