1984

Dans le métro, un mec calligraphiait maladroitement jérôme en chinois sur un bout de papier, appuyant sur la vitre sa main mal assurée. Plus loin, deux femmes lisaient des romans russes. Je veux dire, en russe.  Moi j’aurais voulu parler polonais, la faute à Kieslowski et Weronika, lancer kocham cię moj kochany d’un air grave et pénétrant, ouais ça m’aurait plu, pour le folklore, l’âme slave, blablah. J’ai un peu de ça qui me fourmille dans le fondement, je le sens, peut-être la raison pour laquelle je n’ai jamais reniflé les pages jaunies d’un Tolstoï ou d’un Dostoïevski, je garde ça pour un après. Ca me réconforte curieusement, savoir que m’attendent patiemment quelques milliers de pages, une réserve de larmes et de drames, ah Alexeï, comment as-tu pu te rendre coupable d’un tel crime … ?  Grandiloquence, mon amour.

Il y avait aussi une petite fille dans la rame, on est mercredi. J’ai pensé à une autre gamine du coup. Mate-la,  avec son épaisse frange châtain, elle vient de s’étaler dans la cour, son genou pisse le sang par le trou du collant, aujourd’hui c’est le vert, assorti au kilt de la même couleur. Elle en a aussi un rouge et un bleu, une grosse épingle à nourrice sert d’attache sur le devant. Elle déteste ses kilts à peu près autant que sa gabardine bleu-marine et les col-roulés synthétiques qu’elle porte sous son tutu à bretelles au cours de danse du mercredi. Si elle aime bien la danse, le tulle rose et les petits chaussons blancs, elle attend surtout la distribution de petits pimousses à la fin de la leçon, et les bisous  invisibles nés du creux des mains de la prof adorée, qui les souffle en chantonnant à la semaine prochaine.  Au mois de juin, au premier rang sur la scène, les mains autour de la taille, elle fera des pas-chassés sur Jolie Poupée, aveuglée par les spots.

Regarde-la se réveiller le jeudi matin en tirant la gueule parce qu’aujourd’hui c’est piscine. Vois comme elle se donne du mal pour planquer ses petites fesses de cinq ans dans le vestiaire, dos au mur, tandis que paradent joyeusement en dansant ses copines insouciantes, avec un peu de chance le mot complexe ne les atteindra qu’une décennie plus tard, au crépuscule de l’ingratitude, l’époque du freak show. Elle les envie et se cache déjà, il y a comme un truc qui cloche en bas de son dos, c’est rose, elle se demande parfois si son père ne lui en aurait pas collé une un peu trop fort. Quand même, c’est bizarre, elle ne s’en souvient pas, et puis ce n’est pas si fréquent, elle est sage, elle passe son temps dans sa chambre à cacher des billes dans les poils de la peau de mouton et à dessiner la belle au bois dormant, s’appliquant à lui tracer de belles boucles rondes et blondes.

Elle écrit son prénom tout le temps, elle fait du C majuscule un escargot interminable auquel s’enlace la deuxième lettre, encore une boucle, il y a des boucles partout en fait, sur les côtés de ses chaussures trop fifilles, dans les cheveux de la princesse, au bout des feutres dont elle salit ses doigts inlassablement, ses dessins recouvrent les murs de la cuisine.

Elle n’a pas trop changé finalement, elle se casse encore la gueule mais ça saigne moins, disons qu’elle serre les dents plus fort et qu’elle se panse autrement. Elle se planque toujours trop, cachez ce cul que je ne saurais voir. Elle ne dessine plus,  elle a appris à écrire d’autres mots que ce prénom qu’elle aime bien, pretexte pour certains à d’inqualifiables plans dragues – c’est tellement joli ce prénom, limite c’est pas humain.

Perdue dans mon affection rétro-active pour la gamine de 84 (tu vas t’en sortir, petite meuf), j’ai failli nous faire louper la station. Elle m’aurait regardée amusée par-dessous sa frange et on se serait souri. La complicité se fout bien de l’espace-temps.