yvonne et augustin
Les cheveux contre la vitre poisseuse du métro à quai, je regarde les gens grimper – je suppose que les filles passent par la case Remaquillage Dans Les Chiottes avant de quitter le boulot, elles sont aussi immaculées à 19h02 qu’à 8h23, pas moi, moi ça coule et j’ai l’air d’avoir passé quelques heures dans les tranchées. J’aurais bien dit pristines en lieu et place d’immaculées, mais il paraît que ce mot n’existe pas en français, franchement merde, c’est pourtant celui que j’aurais choisi.
Donc Miromesnil, le quai, les filles en tailleur et les garçons qui ne sentent plus aussi bon que le matin, quand je les respire discrètement en souriant, parfois je m’en mordrais les lèvres. Il y a sur ces visages la même impatience manifeste d’en finir avec cette journée, moi ça va, j’ai le cul posé. J’aperçois l’affiche sur le mur d’en face au moment où se met à résonner le Signal Sonore ™, je n’ai le temps d’en lire que les premiers mots.
La boucle de mes bottes carillonne ting-ting-ting tandis que je trottine dans les escaliers de ma correspondance, j’aperçois sur la troisième marche une feuille blanche pliée en deux et cent fois piétinée, je la reconnais et la cueille au passage sans m’arrêter, sans ralentir d’une seconde la parade des usagers azimutés. Je fourre la feuille dans mon sac, non c’est rien je réponds aux yeux écarquillés de Sue Ellen ma collègue du show-biz de troisième zone.
C’est écrit en lettres capitales d’un trait nerveux, j’essaye d’imaginer l’espoir qu’il y a derrière ces mots tracés au marqueur noir.
TU M’AS VUE METRO GRANDS BOULEVARDS LE 31 JANVIER ‘09 A 23 H.
MON N° : 06 23 20 15 45
C’est la seule part de moi qui cède au romantisme, la quête d’un visage contemplé dix secondes dans un wagon bondé, dans un hall d’aéroport, dans la queue du ciné, sur un trottoir mouillé devant le Crillon un soir de décembre, les moyens aussi hasardeux que désespérés mis en oeuvre pour tenter de recroiser ce regard dont on pense qu’il a tout bouleversé, qu’il pourrait tout changer. On n’y croit pas vraiment. On aime bien vivre hantés par ce qui aurait pu être, finalement. C’est pour ça que Le Grand Meaulnes a obsédé mes seize ans : la quête du mirage.
Est-ce que quelqu’un m’a cherchée, moi, est-ce que d’une oeillade irréfléchie j’ai pu perturber quelques secondes d’une vie ? Est-ce que quelqu’un m’a un jour inventé un prénom et une existence, une personne que je n’ai jamais vraiment vue m’a-t-elle regardée et poursuivie en pensée, inlassablement, jusqu’à me retrouver en rêve puis m’abandonner à l’oubli dans la queue, dans le wagon, sur le trottoir ou sur le quai où on s’était frôlés ? Je me demande si quelqu’un me cherche, quelque part, si quelqu’un a renoncé à me retrouver.
