blue jean baby, L.A lady…

… Ou le deuil de la perfection – de mon cul et du reste. Le chantier d’une vie. Chantier comme « lieu où s’effectuent des travaux », pas chantier comme « bordel ». Quoique. Les porte-jarretelles me vont sans doute moins bien qu’à d’autres, c’est l’un des plus gros traumatismes de ma vie, voilà. Je les porte pourtant tant c’est joli, abstraitement, mais les doigts croisés,  les joues colorées par la fièvre du ridicule, le cerveau paralysé par des flashes de cuisses fines et musclées, m’accrochant à des je t’aime qui ne me rendent pas plus belle. Est-ce qu’il suffit réellement de faire semblant ? En vrai de vrai, je suis cette nana über bandante qui promène sa nudité innée et sa confiance insolente la tête haute et les seins dressés. Ah oui tiens, c’est complètement moi, ça. Dans une existence parallèle sans peur ni cicatrices.

Alas, j’ai trente ans et je n’ai toujours pas gagné la guerre, quand les autres sont passées au problème suivant il y a déjà dix ans.

Une femme avec une voix indécente veut m’arracher soixante-dix euros par quinzaine pour que j’imagine mon front aussi lisse que la surface d’un petit lac de montagne – « sic » suivi de « lol ». Je m’avoue vaincue par mon cynisme quand mon ventre certes détendu retient les spasmes d’un fou-rire, non parce que sa voix posée sur une musique dénichée au rayon zen de nature & découverte, voilà quoi.

Je vais peut-être plutôt recommencer à investir dans une cause plus sûre qui me ferait exprimer le pourquoi du retour de l’insomnie mais également le reste, le constat que je tais tant il semble improbable : je suis peut-être potentiellement en train de commencer à réussir ma vie. Au cas où je me planterais, au cas où cette impulsion s’arrêterait, je préfère m’enterrer, interrompre ma journée de boulot pour regarder Gossip Girl telle une teen décérébrée, mais au milieu de l’angoisse la vérité m’éclabousse par instants. S’il n’y avait ce marasme originel qui me fait douloureusement boiter, tout irait presque très bien, voilà voilà.

Chaque matin commence avec le froid du carrelage sous mes pieds nus et l’odeur du chocolat en poudre, chaque  matin je réveille un visage froissé qui ne s’anime qu’à la première clope et les débats glauques sur RMC. Je n’écoute pas vraiment, ni lui je crois, mais le réveil est plus doux comme ça. Ensuite, écoute c’est comme je l’ai toujours rêvé : je travaille où je vis, je fais l’amour où je travaille, je vis où George me livre mes capsules par coursier, je ferme skype et je ne suis plus au boulot, je fais un pas vers le canapé et je suis rentrée chez moi.

Moi aussi, ça me donne envie d’écouter Elton John, tout ça.

Vaugirard

Je cherche toujours quelqu’un au bout du quai. Même quand personne n’est supposé m’attendre à l’arrivée du 19h59, je garde cet espoir un peu con d’une apparition miraculeuse et familière. Je saute du train corail bondé et honni avec l’espoir hésitant que mon « non c’est pas la peine, t’embête pas » ait été compris tel que je l’espérais : oui, viens me chercher. Viens parce que je n’aime pas ce trajet infini jusqu’au métro, ni la fièvre qui me prend sur le quai étouffant de la ligne 6, ni offrir en miroir aux étrangers la lassitude du dimanche soir que leurs yeux reflètent aussi.

Et puis ça pue.

Alors ça me plairait bien, oui, une main qui ramasserait les mèches collées à la moiteur dégueulasse de mon front et qui m’aiderait à porter mon sac dégoulinant d’attentions maternelles – brioche home-made et autres haricots verts du jardin : « quarante-cinq minutes de cuisson minimum ».  A cela s’ajoutent les quelques centaines de grammes d’« Un Roman Russe », mais ceux-là ne me pèsent pas, ceux-là ont ouvert une porte et se tailleront bientôt une place de choix dans ma bibliothèque résolument V.O qui se la pète de toutes ses couleurs.

Je descends et donc il n’est pas là. Je garde dans le ventre et derrière mes lèvres pincées ma frustration post lecture de la nouvelle érotique d’Emmanuel Carrère insérée au coeur de ce roman douloureux – de cette douleur qui fait du bien, tu sais – , nouvelle publiée précédemment dans le Monde et décriée autant qu’estimée – moi quand les portes s’ouvrent je reprends un peu mon souffle, ça veut tout dire je crois.

Ouvrir la porte, ne pas tirer la gueule – il ne pouvait pas savoir que je l’attendais.  Les mains posées sur ses épaules, je prendrai mon élan comme à saute-mouton en m’y reprenant à trois reprises pour atterrir enfin lourdement dans ses bras, en me marrant parce que j’aurai quatre ans. Il ne saura pas que je l’ai espéré là-bas malgré tout.

Maintenant il le sait ; cette note est une erreur tactique capitale. Je me dis qu’il viendra la prochaine fois quand peut-être il ne faudrait pas, quand peut-être ça comptera moins qu’à ce moment-là, à 19h58, quand je me suis arrachée péniblement de ces pages suintantes de cul, de haine, de violence et d’amour dont la lecture a imposé son visage et l’envie de lui qui va avec.

Ou alors  il ne viendra pas, ni la prochaine fois ni celle d’après, jusqu’à ce que je recommence à l’espérer sans y croire. Il fait très bien ces choses-là.

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